2025-11-16
Une chercheuse ontarienne vient d’identifier des gènes associés à la dépendance au cannabis. Ses travaux s’ajoutent à de nombreuses pistes génétiques envisagées pour le dépistage et le traitement des abus de marijuana.
Deux « variants génétiques » liés à plusieurs dimensions de la consommation de cannabis ont été identifiés par Hayley Thorpe, de l’Université Western, à London, en Ontario, qui a travaillé sur le sujet avec des chercheurs de l’Université de Californie à San Diego (UCSD).
« Notre étude est la première à appliquer cette méthode génétique aux différentes fréquences d’utilisation du cannabis », dit la biologiste ontarienne, dont les travaux ont été publiés dans la revue Molecular Psychiatry en octobre.
Le lien de l’un des deux variants, appelé CADM2, avec la consommation de cannabis a déjà été établi par d’autres études. Mais pas l’autre, appelé GRM3. « CADM2 a été lié à la prise de risques », précise Sandra Sanchez Roige, de l’UCSD, auteure principale de l’étude. « Mais on ne sait pas à quoi sert GRM3. C’est une région du génome qui est liée au développement du cerveau. »
La recherche sur la génétique de la consommation de cannabis a fait des pas de géant dans la dernière décennie, estime Joel Gelernter, psychiatre de l’Université Yale, à New Haven dans le Connecticut, qui a publié plusieurs études sur la génétique de la consommation de cannabis depuis quelques années.
Il y a des différences importantes sur le plan génétique entre l’utilisation régulière de cannabis, le fait d’en avoir pris ou non dans sa vie et les troubles de consommation du cannabis.
Joel Gelernter, psychiatre de l’Université Yale
C’est la première fois que des gènes sont liés au trouble de consommation du cannabis, un diagnostic qui signifie qu’une personne désire en utiliser moins mais n’y arrive pas.
Les gènes identifiés pourraient servir de cibles pour élaborer des médicaments facilitant le sevrage du cannabis, selon le Dr Gelernter. Les essais cliniques de médicaments désignés comme prometteurs, parce qu’ils interagissent avec des cibles génétiques liées à des maladies, ont un taux de succès deux fois plus élevé que la moyenne, note-t-il.
La prochaine étape dans ces recherches sur des gènes liés à l’usage de cannabis est d’identifier ceux qui jouent un rôle dans l’effet de cette drogue et dans le sevrage. Certaines personnes ressentent de l’euphorie en consommant du cannabis, d’autres plus de sociabilité, et il y a des effets parfois positifs et parfois négatifs sur l’anxiété, souligne le Dr Gelernter. Le sevrage amène aussi des effets plus ou moins sévères d’une personne à l’autre.
On sait que l’intolérance à certains intoxicants est liée à une protection contre la dépendance.
Joel Gelernter, psychiatre de l’Université Yale
Il donne l’exemple de certaines populations, surtout en Asie, plus susceptibles d’avoir des réactions négatives à la consommation d’alcool, qui cause des bouffées de chaleur. La dépendance à l’alcool est moins fréquente parmi ces populations, dit-il. Selon lui, il pourrait exister un phénomène similaire pour les personnes ayant une réaction négative au cannabis.
Pourrait-on identifier les gens plus susceptibles de devenir accros au cannabis ? « Pour le moment, ce n’est pas une perspective réaliste, il y aurait trop de faux positifs », répond Abraham Palmer, de UCSD, qui a aussi participé à l’étude publiée dans Molecular Psychiatry. Le taux de faux positifs pourrait approcher 40 %, selon lui.
D’ici une décennie, on pourrait s’approcher d’une meilleure évaluation du risque de dépendance, estime le Dr Gelernter, semblable aux prédictions qu’on peut faire avec certains gènes liés au cancer du sein : des personnes ont un risque plus élevé que la moyenne de la population, mais il n’y a aucune certitude qu’elles auront un cancer.
Il faudra voir si un adolescent dont le pédiatre lui dit qu’il est beaucoup plus à risque de dépendance au cannabis évitera vraiment d’en faire l’essai.
Joel Gelernter, psychiatre de l’Université Yale
Est-ce qu’on pourra prédire le risque de schizophrénie ou de psychose lié au cannabis ? « Un jour, on arrivera certainement à une prédiction utile sur le plan clinique, poursuit-il. Mais ce type de test est souvent controversé. [Aux États-Unis], la Food and Drug Administration (FDA) a par exemple approuvé un test de prédiction du risque de dépendance aux opioïdes qui est critiqué par la plupart des spécialistes. »
Ce test, AvertD, a été approuvé par la FDA fin 2023 malgré l’avis négatif d’un comité interne. Il a un taux de faux positifs et de faux négatifs de 20 %, ce qui signifie que 20 % des gens qui n’ont pas les gènes analysés par AvertD risquent quand même d’avoir une dépendance aux opioïdes. AvertD est conçu pour être utilisé avant une première prescription de médicaments à base d’opioïdes.
Une autre étude sur le cannabis, publiée en octobre dans Drug and Alcohol Dependence Reports par des chercheurs de l’Université McGill, identifie quant à elle une molécule qui rend très difficile pour les fumeurs de cigarettes d’arrêter de fumer du cannabis.
Il s’agit de FAAH, une enzyme présente dans le cerveau qui décompose la « molécule du bonheur », l’anandamide. Cette dernière, une substance sécrétée naturellement, aide à diminuer le stress et à améliorer l’humeur. Les consommateurs de cannabis qui fumaient aussi des cigarettes avaient davantage de FAAH et souffraient plus de stress, de dépression et d’anxiété quand ils tentaient d’arrêter le cannabis.
« Le cannabis et la nicotine altèrent le système de régulation de l’anandamide », indique l’auteure principale de l’étude de McGill, Rachel Rabin. « Cette altération peut compliquer le sevrage. »
Est-ce que cette mauvaise régulation de l’anandamide est présente avant le début de l’utilisation de la nicotine et du cannabis ? Plusieurs chercheurs pensent que l’utilisation de ces substances est une forme d’automédication. « Oui, c’est très possible que les gens qui ont plus de FAAH naturellement soient plus susceptibles d’utiliser du cannabis et de la nicotine », avance Mme Rabin.
La neurobiologiste a fait cette découverte avec l’imagerie médicale (tomographie par émission de positrons). La prochaine étape, selon elle, est de mieux comprendre l’effet de la nicotine sur les taux de FAAH, d’analyser les symptômes de sevrage chez les co-consommateurs de cannabis et de nicotine, et ensuite d’identifier des médicaments pouvant aider les accros au cannabis à s’en passer.
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