2026-01-13

Le marché opaque des mélanges dangereux : Faux compléments alimentaires,vraies complications


Derrière l’apparence séduisante des «produits naturels» vendus en ligne se cache un univers où la santé du consommateur est mise en péril.

Ces préparations artisanales, souvent fabriquées dans des conditions inconnues, se présentent comme des solutions rapides pour perdre du poids, en gagner, éclaircir la peau, stimuler la fertilité, renforcer les cheveux ou même augmenter la taille. Elles prolifèrent grâce à des arguments pseudo-scientifiques qui masquent la réalité, car leur composition reste incertaine, leur efficacité non prouvée et leurs effets secondaires potentiellement graves.

La variété des mélanges proposés n’a d’égale que l’absence totale d’informations fiables sur leurs ingrédients. Sous des appellations séduisantes, ces poudres, sirops et gélules contiennent des herbes anonymes, des extraits alimentaires sans traçabilité, des colorants ou des agents stimulants. Certains vendeurs affirment s’inspirer de traditions chinoises, indiennes, pakistanaises, du Golfe, saoudiennes ou africaines, notamment pour les mélanges censés améliorer la libido. Pourtant, aucun de ces produits ne fournit de liste précise des plantes utilisées, ni d’indication sur les interactions possibles avec des traitements médicaux.

Les effets annoncés relèvent souvent du mythe. Beaucoup de préparations se limitent à un simple assemblage de poudres aromatiques dépourvues de valeur nutritive. D’autres, plus dangereuses, incorporent des substances pharmaceutiques dissimulées.

Les analyses menées par des laboratoires spécialisés révèlent parfois la présence de stimulants hormonaux, de corticoïdes ou de molécules réservées à des prescriptions médicales strictes. Pour les personnes souffrant de diabète, d’hypertension, de troubles cardiaques ou hormonaux, ces mélanges peuvent provoquer des complications sévères, des intoxications, voire des atteintes irréversibles.

L’alerte de l’APOCE

Le 18 décembre 2025, une vidéo publiée par le docteur Mustapha Zebdi, président de l’Association de protection et d’orientation du consommateur et son environnement (Apoce), a mis en lumière l’ampleur du problème. L’organisation reçoit quotidiennement des échantillons de produits vendus comme compléments alimentaires, alors qu’ils ne répondent à aucune norme scientifique. Selon lui, certaines préparations dites d’augmentation de la taille, à titre illustratif, n’ont aucune base physiologique et les tests que brandissent certains vendeurs sur internet ne prouvent rien. Ils se limitent à des contrôles microbiologiques, sans rapport avec les allégations thérapeutiques avancées.

Face à cette prolifération, l’Apoce a lancé une campagne nationale intitulée «Fakou Bik» (Ils t’ont repéré). Cette initiative a pour objectif de dénoncer et de poursuivre toute personne qui fabrique ou commercialise des mélanges alimentaires prétendument thérapeutiques sans autorisation ni transparence. Selon le président de l’organisation, «cette situation représente une menace directe pour des milliers de consommateurs vulnérables, parmi lesquels des patients atteints de cancer, des personnes souffrant de troubles hormonaux ou digestifs, ainsi que des couples confrontés à des difficultés de fertilité». Une commission spéciale a été mise en place pour analyser les produits, contrôler les allégations diffusées en ligne et engager des procédures administratives et judiciaires contre les fraudeurs.

A l’heure où le marché parallèle prospère, l’Algérie tente pourtant d’explorer des pistes pour structurer un cadre officiel de phytothérapie. Lors d’une rencontre tenue le 22 décembre à Alger, le ministre de l’Industrie pharmaceutique s’est entretenu avec l’ambassadeur du Kazakhstan, pays reconnu pour l’encadrement de ses thérapies traditionnelles. Le Kazakhstan a développé un modèle fondé sur la recherche scientifique, la formation spécialisée et la traçabilité des préparations.

Des centres comme celui d’Astana, inauguré en 2022, ont accueilli près de 8000 patients dans un cadre contrôlé, associant praticiens formés et protocoles stricts. Ce contraste est révélateur.

Alors que les autorités algériennes envisagent une coopération technique et pharmaceutique visant l’encadrement de la commercialisation des plantes médicinales, les consommateurs locaux continuent d’être exposés à des mélanges informels sans aucune garantie. L’expérience kazakhe montre qu’une médecine traditionnelle peut être fiable à condition d’être intégrée dans un système réglementé, loin des produits artisanaux opaques qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Cette comparaison souligne l’urgence d’un cadre national rigoureux avant que la situation ne devienne incontrôlable.

Une situation critique

La situation atteint un niveau critique lorsque les préparations contiennent des substances pharmaceutiques dissimulées. L’affaire récente du «Mélange de Sultan», démantelée par la Gendarmerie nationale, illustre ce danger.

Présenté comme un produit naturel, il s’est révélé être un mélange de miel, fruits secs et herbes auquel étaient ajoutées des molécules telles que le sildénafil, contre-indiqué pour les personnes souffrant de pathologies cardiovasculaires. Près de 7978 boîtes ont été saisies, révélant non seulement une fabrication massive, mais aussi un risque majeur pour la santé publique. Les investigations menées par l’Apoce montrent que certains vendeurs reconnaissent eux-mêmes avoir commercialisé des produits trompeurs. L’un d’eux a admis que la préparation destinée à augmenter la taille reposait sur un nom fictif et des promesses irréalistes.

Cette réalité s’accompagne d’un écart frappant entre le coût réel de fabrication, souvent inférieur à 200 DA, et les prix proposés au public, qui atteignent parfois 7500 DA. Au-delà de l’arnaque financière, c’est l’intégrité physique du consommateur qui est menacée. De nombreux médecins rapportent des cas de troubles hépatiques, hormonaux, digestifs ou dermatologiques liés à l’usage de ces produits. Certaines complications nécessitent une hospitalisation, d’autres laissent des séquelles durables. Pourtant, les victimes restent souvent silencieuses, en raison de la complexité des démarches à entreprendre pour signaler les faits. Ce marché parallèle n’est pas seulement une dérive commerciale.

Il constitue une menace sanitaire majeure. Tant que ces produits continueront de circuler sans contrôle et tant que les plateformes numériques permettront leur diffusion sans régulation, les risques persisteront. La protection du consommateur passe par une vigilance accrue, un encadrement strict et une prise de conscience collective des dangers réels que représentent ces mélanges en apparence anodins.

Dossier réalisé par Abdelouahab Souag


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