2026-01-21
Dans les tissus de chaque être humain se trouvent des cellules qui n’ont pas le même code génétique que le reste du corps. Transmises pendant la grossesse, ces cellules maternelles interagissent avec le système immunitaire, au point d’être tolérées à vie. Un processus d’éducation cellulaire active en serait la clé.
Pendant la grossesse, la mère transmet bien plus que des nutriments à son enfant. Des cellules venues de son corps traversent le placenta et s’installent dans l’organisme du fœtus. Ce que les chercheurs ont découvert, c’est que ces cellules ne disparaissent pas après la naissance. Elles restent présentes pendant des années, parfois toute la vie. On peut se demander pourquoi le système immunitaire les accepte, alors qu’elles ne lui appartiennent pas. C’est tout le mystère que posent les cellules maternelles.
Le microchimérisme maternel est observé depuis les années 1960. Ce phénomène désigne la présence de cellules maternelles dans le corps de l’enfant, bien après sa naissance. À l’inverse, une femme enceinte garde aussi des cellules fœtales. Elles peuvent rester dans son organisme pendant des dizaines d’années. Ces échanges cellulaires, silencieux mais profonds, influencent peu à peu le corps. Leur impact exact reste encore peu compris.
Les cellules maternelles présentes chez l’enfant restent très peu nombreuses. On en compte environ une sur un million. Pourtant, elles ont été détectées dans plusieurs tissus, comme le foie, le cœur, la peau ou même le cerveau. Leur rôle semble ambivalent. Certaines participent à la réparation cellulaire. D’autres sont liées à des maladies auto-immunes. Selon une étude menée par Yanyan Peng et publiée dans Immunity et relayée par ScienceAlert, ces cellules ne sont pas inactives. Une partie agit directement sur le système immunitaire de l’enfant.
L’une des grandes énigmes du microchimérisme repose sur la tolérance immunitaire. Pourquoi ces cellules étrangères ne sont-elles pas détruites par l’organisme de l’enfant ? Pour y répondre, les chercheurs ont mis au point une méthode inédite sur des souris génétiquement modifiées, afin d’éliminer sélectivement certains types de cellules maternelles. Grâce à cette approche, les chercheurs ont identifié une population bien précise de cellules immunitaires, porteuses des marqueurs LysM et CD11c, qui semble responsable de cette tolérance durable.
Ces cellules, issues de la moelle osseuse maternelle, ressemblent à des cellules myéloïdes ou dendritiques. Elles interviennent très tôt dans la vie pour « éduquer » le système immunitaire du fœtus. Concrètement, elles favorisent le développement de cellules T régulatrices (ou Treg), qui jouent un rôle clé en signalant que la présence de ces cellules maternelles n’est pas une menace. Quand les cellules LysM⁺ CD11c⁺ sont supprimées en laboratoire, l’équilibre se rompt. Les Treg diminuent fortement, et le corps rejette les cellules maternelles. Il les traite alors comme une menace venue de l’extérieur.
Ce mécanisme actif montre que la tolérance n’est pas acquise une fois pour toutes pendant la grossesse. Elle dépend d’un équilibre, maintenu par une poignée de cellules hautement spécialisées. Leur disparition suffit à faire basculer tout le système dans un état inflammatoire.
Ces découvertes ouvrent de nombreuses pistes. Le rôle des cellules maternelles dépasse peut-être la simple tolérance immunitaire. On les retrouve aussi dans des tissus touchés par des maladies chroniques inflammatoires, des troubles neurologiques ou certains cancers. On ignore encore leur rôle exact. Elles pourraient aggraver ces pathologies, ou au contraire tenter de réparer les zones abîmées.
Le fait que seule une petite fraction de ces cellules soit responsable de la tolérance suggère que le reste du microchimérisme pourrait répondre à d’autres fonctions, aujourd’hui inconnues. Ce constat pousse à repenser la manière dont le corps distingue le soi de l’autre. Une zone floue existe en nous, faite de cellules étrangères mais acceptées. Elle bouscule les frontières entre ce qui nous appartient et ce qui vient d’ailleurs.
Loin d’être de simples témoins de la grossesse, les cellules maternelles actives dessinent les contours d’un dialogue immunitaire continu. Leur étude pourrait, demain, permettre de mieux comprendre les mécanismes de certaines maladies auto-immunes, d’améliorer les greffes ou même d’inventer de nouvelles stratégies de régulation immunitaire.
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