2026-02-12

Ces cellules censées nous protéger pourraient, en réalité, aider les tumeurs à se développer


On les croyait entièrement dédiées à notre défense. Pourtant, dans certaines tumeurs, des cellules immunitaires changeraient discrètement de rôle. Une équipe de l'Université de Genève et de l'Institut Ludwig révèle un mécanisme qui pourrait aider à mieux comprendre, et peut-être mieux prédire, l’évolution de nombreux cancers.

Dans la lutte contre le cancer, tout ne se joue pas uniquement entre la tumeur et les traitements. Autour d'elle, un Ã©cosystème complexe se met en place. Et parfois, ce sont des acteurs insoupçonnés qui influencent l'issue du combat.

Une équipe de chercheurs suisses et internationaux vient de mettre en évidence un phénomène troublant : certaines cellules immunitaires, pourtant conçues pour protéger l'organisme, pourraient être détournées au profit de la tumeur. Publiés dans Cancer Cell, leurs travaux identifient un signal biologique précis impliqué dans ce basculement.

Quand les neutrophiles changent de camp

Les neutrophiles sont habituellement les premiers à intervenir lors d'une infection. Rapides, nombreux, efficaces : ils incarnent la défense de première ligne. Mais dans le microenvironnement tumoral, les règles du jeu changent.

« Nous avons découvert que les neutrophiles recrutés par la tumeur subissent une reprogrammation de leur activité, explique Mikaël Pittet de l'Université Ludwig de Lausanne. Ils commencent à produire localement une molécule, la chimiokine CCL3, qui favorise la croissance tumorale. »

Concrètement, les chercheurs ont montré que les tumeurs induisent chez ces cellules un programme génétique particulier. Les neutrophiles évoluent vers un état dit « terminal », proche de la sénescence, caractérisé par une forte expression de CCL3. Ces cellules s'accumulent notamment dans les zones pauvres en oxygène des tumeurs, où elles activent des gènes qui favorisent la survie des cellules cancéreuses.

Fait marquant : lorsque les scientifiques ont supprimé CCL3 spécifiquement dans les neutrophiles de souris, la capacité des tumeurs à croître a été nettement réduite. Même résultat lorsque le récepteur associé (CCR1) était inactivé. « Sans CCL3, les neutrophiles perdent leur action pro-tumorale Â», résume l'équipe.

Ces travaux ont nécessité des prouesses techniques. Les neutrophiles sont difficiles à étudier : ils vivent peu de temps et présentent une activité génétique faible, ce qui complique leur détection par les outils classiques de séquençage. Les chercheurs ont donc développé un classificateur informatique capable d'identifier leurs différents états fonctionnels dans plus de 190 tumeurs humaines et murines. Résultat : cet état CCL3 élevé apparaît dans de nombreux types de cancers

Le cancer est la première cause de mortalité en France. Â© peterschreiber.media, Adobe Stock


Certains neutrophiles infiltrant les tumeurs évoluent vers un état particulier marqué par une forte production de CCL3. Sous l’effet de l’hypoxie, ces cellules activent des mécanismes qui prolongent leur survie et favorisent la croissance tumorale, un phénomène observé dans de nombreux cancers humains et murins. © Mikaël J. Pittet, Cancer Cell, 2026 

Un nouvel indicateur pour prédire l’évolution des cancers ?

Au-delà du mécanisme biologique, l'enjeu est clinique. Prédire si une tumeur restera stable ou progressera rapidement demeure l'un des défis majeurs en oncologie.

« Nous déchiffrons la carte d'identité des tumeurs en identifiant, une à une, les variables clés qui déterminent l'évolution de la maladie Â», souligne Mikaël Pittet. Selon lui, les neutrophiles riches en CCL3 pourraient constituer « une variable simple mais informative Â» pour anticiper le pronostic.

Ces résultats prolongent des travaux publiés en 2023, où l'équipe avait montré que le rapport entre deux gènes exprimés par des macrophages (CXCL9 et SPP1) permettait déjà de prédire l'évolution de différents cancers. Ensemble, ces données renforcent l'idée que quelques signaux clés au sein du microenvironnement tumoral pourraient orienter le devenir de la maladie.

D'autres Ã©tudes vont dans le même sens. Des travaux cliniques antérieurs avaient déjà associé une forte infiltration en neutrophiles à un pronostic plus défavorable dans certains cancers solides. La nouveauté, ici, est d'identifier précisément un programme génétique commun et un signal moléculaire central.

À terme, cibler les circuits liés à CCL3 pourrait ouvrir la voie à de nouvelles stratégies thérapeutiques. « La grande question est de savoir quels sont les meilleurs moyens d'intervenir thérapeutiquement sur ce réseau, dans le but d'apporter un bénéfice au patient Â», a déclaré Pittet.


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