2026-02-17

Face à la démence, une étude relance l’espoir d’un entraînement préventif, malgré des résultats encore fragiles


Une série de tests réalisés à la fin des années 1990 sur des personnes âgées en bonne santé a permis de suivre leur évolution cognitive pendant plus de vingt ans, avec des résultats très contrastés selon le type d'exercice pratiqué.

L’idée que le cerveau puisse s’entraîner comme un muscle séduit depuis longtemps chercheurs et grand public. À mesure que l’espérance de vie s’allonge, cette intuition rencontre un enjeu de taille : retarder le déclin cognitif qui accompagne souvent le vieillissement. Une vaste étude américaine vient de relancer le débat, en suggérant que l’entraînement cérébral contre la démence pourrait, dans certains cas bien précis, réduire les risques de diagnostic à long terme.

Une méthodologie robuste, mais un résultat fragile

Rarement une étude sur le vieillissement cognitif aura suivi ses participants aussi longtemps. Lancé à la fin des années 1990, l’essai clinique ACTIVE a recruté plus de 2800 volontaires âgés de 65 ans et plus, répartis de façon aléatoire entre trois formes d’entraînement cognitif (vitesse de traitement, mémoire ou raisonnement) et un groupe témoin. Le tout a été mené en double aveugle sur six sites aux États-Unis, avec des exclusions strictes pour préserver l’intégrité des résultats (troubles cognitifs, problèmes sensoriels, pathologies lourdes).

Le protocole initial prévoyait dix sessions de 60 à 75 minutes, suivies pour certains volontaires d’un rappel à 11 et 35 mois. Les chercheurs ont ensuite croisé les données avec les bases de remboursement de Medicare sur une période de vingt ans. C’est cette exploitation tardive, validée par la publication dans Alzheimer’s & Dementia: Translational Research & Clinical Interventions, qui relance aujourd’hui l’intérêt pour ce type d’approche.

Mais les statistiques ne sont pas aussi solides qu’elles en ont l’air. Aucun des trois entraînements cognitifs ne montre d’effet significatif quand on les compare directement au groupe contrôle. L’effet ne devient significatif que dans un sous-groupe : les personnes ayant suivi l’entraînement de vitesse et ayant reçu les sessions de rappel. Selon les auteurs, ce sous-groupe voit son risque de développer une démence diminuer d’environ 25%, avec un rapport de risque ajusté de 0,75

Les critiques pointent un défaut de rigueur dans ces comparaisons secondaires. Baptiste Leurent, spécialiste des statistiques médicales à l’University College London, rappelle que ce type d’analyse rétrospective augmente les risques d’effets d’aubaine, surtout quand les participants analysés ne sont plus issus d’un tirage aléatoire strict. Des biais de santé ou de persistance dans l’étude peuvent fausser la comparaison avec les témoins, moins « sélectionnés » que ceux qui sont allés au bout du programme.

L’entraînement cérébral contre la démence ne tient que sur un exercice bien particulier

Parmi les trois approches testées, seul l’entraînement de vitesse semble donc produire un effet. Les autres, centrés sur la mémoire ou le raisonnement, ne changent rien au risque de démence diagnostiqué vingt ans plus tard. Or, cette approche de « speed training » repose sur une tâche informatique relativement simple : repérer rapidement une voiture ou un panneau sur un écran, dans des zones toujours plus imprévisibles.

Cette tâche mobilise la double attention et évolue selon les performances du participant, une dynamique qui pourrait stimuler des processus de plasticité cérébrale différents des autres formes d’entraînement. Les chercheurs soulignent que cette méthode repose davantage sur la mémoire procédurale que sur la mémoire déclarative, ce qui pourrait mieux correspondre aux fonctions préservées dans le vieillissement normal.

Les effets des boosters jouent aussi un rôle crucial. Sans rappel, les bénéfices disparaissent. Selon les auteurs de l’étude, relayés par ScienceAlert, la répétition adaptée de la tâche aurait renforcé les circuits cognitifs mobilisés. Ces résultats vont dans le sens d’une méta-analyse antérieure montrant que les tâches adaptatives génèrent de meilleurs résultats que les tâches figées dans la durée ou la difficulté.

Enfin, cette approche s’est montrée bénéfique sur d’autres plans. Les chercheurs du programme ACTIVE avaient déjà observé une baisse des accidents de la route chez les personnes ayant suivi cet entraînement, et une fréquence de conduite mieux préservée plusieurs années après. Une illustration concrète du lien entre attention divisée et autonomie au quotidien.

Pourquoi il est trop tôt pour en faire une recommandation de santé publique

En dépit de la qualité de la cohorte et de la durée du suivi, plusieurs limites empêchent de tirer des recommandations immédiates. D’abord, le diagnostic de démence repose ici sur les données de facturation de Medicare, pas sur des tests cliniques spécialisés. Cela reflète bien la vie réelle, mais ne permet pas d’identifier les types précis de démence ni de valider un impact biologique profond sur la maladie elle-même.

L’échantillon excluait par ailleurs les personnes souffrant de troubles visuels, auditifs ou cognitifs, ce qui limite la représentativité des résultats. Comme l’a rappelé Rachel Richardson, responsable à la Cochrane Collaboration, ce biais de sélection empêche d’appliquer les conclusions à l’ensemble de la population âgée.

Le succès très ciblé de cette méthode pose aussi une question de généralisation. Rien ne prouve que les applications actuelles d’entraînement cérébral sur téléphone ou tablette soient comparables à ce protocole rigoureux. L’équipe de Marilyn S. Albert, co-auteure de l’étude, insiste elle-même sur ce point. Seul cet entraînement précis, avec ses rappels, a montré un effet sur le long terme. Il ne s’agit ni d’un effet généralisable à tous les jeux cognitifs, ni d’une prévention totale du déclin, mais d’un possible retard du diagnostic.

Dans ce contexte, les approches multidimensionnelles comme celles du programme FINGER en Finlande, qui combinent activité physique, alimentation, stimulation sociale et entraînement cognitif, conservent leur pertinence. Car si le cerveau peut encore être entraîné, il reste profondément lié au corps et à l’environnement.

EN BREF

  • L'étude ACTIVE, lancée dans les années 1990, a suivi 2800 participants âgés de 65 ans et plus pour évaluer l'entraînement cérébral contre la démence.
  • Seul l'entraînement de vitesse, avec des sessions de rappel, a montré une réduction de 25% du risque de démence dans un sous-groupe spécifique.
  • Bien que prometteuse, cette méthode ne peut pas encore être recommandée comme solution de santé publique généralisée.


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