2026-02-19

Hiba Merah. Maître-assistante, médecin spécialiste en nutrition : «Le corps n’a pas besoin de faire des réserves avant le Ramadhan»


A l’approche du mois sacré, les caddies débordent, les tables se surchargent et les consultations se multiplient pour préparer le jeûne, souvent à coups d’excès contre-productifs. Cette frénésie alimentaire de veille de Ramadhan interroge autant qu’elle inquiète les professionnels de santé.

  • Chaque année, on observe une augmentation des achats et une forme d’excès alimentaire avant le début du jeûne. Comment l’expliquez-vous sur le plan physiologique et comportemental ?

Il y a d’abord un facteur psychologique. L’anticipation de la restriction crée un biais cognitif : on mange «avant qu’il ne soit trop tard». Ce comportement est renforcé par la dimension sociale et culturelle. Sur le plan physiologique, pourtant, le corps n’a pas besoin de «faire des réserves» massives en quelques jours. Les stocks énergétique, glycogène, hépatique et musculaire, masse grasse, ne se constituent pas par excès ponctuel; mais par des habitudes prolongées. Les excès pré-Ramadhan favorisent surtout les pics glycémiques, l’hyperinsulinisme transitoire et les troubles digestifs.

  • Quels risques voyez-vous chez les patients qui s’engagent dans cette surconsommation ?

Chez les sujets en bonne santé, cela peut se traduire par des ballonnements, des brûlures gastriques, une prise de poids rapide liée à la rétention hydrosodée et au stockage lipidique. Chez les patients métaboliques, diabétiques, insulinorésistants, dyslipidémiques, les variations glycémiques sont plus marquées. On observe parfois une élévation des triglycérides ou une décompensation glycémique à l’entrée du mois. Or, le jeûne modifie déjà le rythme circadien, la sécrétion d’insuline et de cortisol ; commencer dans un contexte d’excès complique l’adaptation.

  • Concrètement, comment préparer l’organisme de façon rationnelle ?

La préparation doit être progressive. Une à deux semaines avant, on peut ajuster les horaires des repas, réduire le grignotage et rééquilibrer l’apport en macronutriments. L’objectif est de stabiliser la glycémie et d’optimiser la satiété. Je recommande d’augmenter les fibres (légumes, légumineuses, céréales complètes), d’assurer un apport protéique suffisant d’environ 1 à 1,2 g/kg/jour selon le profil et de modérer les sucres rapides. L’hydratation doit être anticipée, sans excès brutal mais avec une régularité.

  • Pendant le Ramadhan, le schéma alimentaire se concentre souvent autour de l’iftar et du shour. Quels principes fondamentaux doivent guider ces deux repas ?

L’iftar doit rompre le jeûne en douceur. Après plusieurs heures, la glycémie est basse et l’estomac au repos. Il est pertinent de commencer par de petites quantités d’eau, éventuellement dattes en nombre très limité, puis une soupe légère pour réhydrater et apporter des électrolytes. Ensuite, un plat principal équilibré avec légumes en abondance, source protéique maigre (poisson, volaille, œufs, légumineuses) et portion contrôlée de féculents complexes.

Eviter l’accumulation fritures-pâtisseries-boissons sucrées qui induit une hyperglycémie postprandiale suivie d’une somnolence. Le shour, lui, doit privilégier la satiété durable, notamment les protéines, fibres et lipides de qualité. Un exemple simple. Du pain complet ou flocons d’avoine, œufs ou fromage frais, fruits, oléagineux. L’objectif est de ralentir la vidange gastrique et de limiter la faim précoce.

  • Beaucoup associent Ramadhan et prise de poids. Est-ce inévitable ?

Absolument pas. Le jeûne intermittent, tel qu’il est pratiqué durant le Ramadhan, peut même améliorer la sensibilité à l’insuline et favoriser une légère perte pondérale si l’apport énergétique global est maîtrisé. La prise de poids survient lorsque la fenêtre alimentaire devient synonyme d’hypercalorie. Ce n’est pas le jeûne qui fait grossir, mais la densité énergétique des repas et la réduction de l’activité physique.

  • Justement, que recommandez-vous en matière d’activité physique ?

Une activité modérée est bénéfique, notamment la marche rapide, les exercices doux après l’iftar, en évitant les efforts intenses en fin de journée chez les personnes fragiles. L’exercice améliore la captation musculaire du glucose et limite les pics glycémiques.

  • Un mot pour les patients atteints de pathologies chroniques…

Ils doivent impérativement consulter avant le mois pour adapter traitements et horaires de prise. Le suivi glycémique chez les diabétiques est essentiel. Le jeûne n’est pas recommandé dans certaines situations de diabète instable, d’insuffisance rénale avancée, de grossesse à risque. La décision doit être médicale, individualisée.

  • En conclusion, quel message adresseriez-vous aux familles ?

Le Ramadhan est un temps de spiritualité et de partage. Il peut aussi être une opportunité de rééducation nutritionnelle. Sortir de la logique d’abondance excessive, privilégier la qualité sur la quantité, écouter les signaux de faim et de satiété.

ParM.F.Gaidi


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