2026-02-25

Une thérapie génique révolutionnaire redonne espoir aux enfants atteints d’une leucémie incurable, malgré d’immenses défis à surmonter


Des cellules immunitaires modifiées offrent une nouvelle chance aux patients atteints de leucémie T agressive, grâce à une avancée médicale britannique. Cette thérapie innovante pourrait transformer le traitement des cas les plus désespérés.

Les cancers du sang touchent chaque année des milliers de personnes, dont de nombreux enfants, avec un pronostic particulièrement sombre en cas de rechute. Parmi eux, la leucémie aiguë lymphoblastique à cellules T (T-ALL) reste l’une des plus difficiles à traiter, notamment lorsque les thérapies classiques – chimiothérapie et greffe de moelle – échouent. Face à cette impasse médicale, une équipe du Great Ormond Street Hospital et de l’University College London a mis au point une thérapie cellulaire inédite, capable d’effacer les traces de la maladie chez des patients jusque-là sans solution.

Leurs travaux, publiés dans le New England Journal of Medicine, décrivent l’utilisation de cellules immunitaires génétiquement modifiées, issues de donneurs sains, pour cibler et éliminer les cellules cancéreuses. Cette approche, testée chez onze patients en échec thérapeutique, redéfinit les possibilités de prise en charge dans les cas les plus critiques.

Une impasse thérapeutique pour les leucémies T agressives

La leucémie aiguë lymphoblastique à cellules T (T-ALL) représente environ 15 % des leucémies aiguës chez l’enfant. Les traitements conventionnels permettent une guérison dans de nombreux cas. Or 20 % des patients rechutent ou ne répondent pas à la chimiothérapie, selon le Dr Rob Chiesa, hématologue à GOSH. Dans ces situations, les options thérapeutiques se réduisent drastiquement. Une greffe de moelle osseuse, souvent considérée comme le traitement de la dernière chance, n’est pas toujours envisageable en l’absence de rémission préalable. De plus, contrairement aux leucémies B, pour lesquelles les thérapies CAR-T ont prouvé leur efficacité, la T-ALL présente un défi supplémentaire. Les cellules malignes étant elles-mêmes des lymphocytes T, elles partagent les mêmes marqueurs que les cellules immunitaires censées les détruire.

Ce phénomène d’auto-ciblage, ou « fratricide cellulaire », rend difficile l’utilisation de thérapies cellulaires classiques. De plus, la réponse du système immunitaire du patient à des cellules externes génétiquement modifiées complique davantage la donne. Face à cette impasse, certains patients se voient proposer uniquement des soins palliatifs, faute d’alternative efficace. Dans ce contexte, les chercheurs du Great Ormond Street Hospital (GOSH) et de l’University College London (UCL) ont lancé un protocole expérimental basé sur l’édition génomique. Il visait à désactiver les mécanismes d’auto-destruction des cellules T et à les rediriger sélectivement contre les cellules tumorales. L’enjeu ? Franchir les obstacles biologiques propres à cette forme de leucémie pour offrir une chance de traitement aux patients considérés comme incurables.

La technologie de l’édition de base au cœur de la thérapie BE-CAR7

Le traitement testé repose sur la technologie de l’édition de base, une technique de génie génétique de nouvelle génération. Contrairement au système CRISPR-Cas9, qui coupe l’ADN pour introduire des modifications, l’édition de base opère des changements chimiques précis sur une seule lettre de l’ADN. Mais sans casser la double hélice. Cette méthode réduit les risques d’erreurs ou de réarrangements génomiques involontaires, un point essentiel pour un usage clinique sécurisé.

Dans le cadre du protocole BE-CAR7, les chercheurs ont modifié des cellules T saines prélevées sur des donneurs compatibles. Ces cellules subissent quatre altérations génétiques successives. La première empêche la reconnaissance du corps du patient comme cible ennemie. La deuxième supprime le marqueur CD7, présent sur toutes les cellules T, empêchant ainsi les cellules thérapeutiques de s’attaquer entre elles. La troisième modification rend les cellules résistantes à certains agents chimiothérapeutiques. Enfin, la quatrième modification programme ces cellules pour reconnaître et détruire les cellules T porteuses du marqueur CD7, donc les cellules cancéreuses.

Cette approche permet de contourner le paradoxe fondamental du traitement des leucémies T. Les cellules modifiées peuvent désormais attaquer les cellules tumorales sans s’autodétruire et sans être rejetées par le patient. Surtout, comme ces cellules sont préparées à l’avance (off-the-shelf), elles peuvent être administrées sans délai. Un point, là aussi, crucial pour des patients en situation critique.

Le Professeur Waseem Qasim, qui dirige ce programme au Zayed Centre for Research (UCL-GOSH), souligne que cette technologie représente une nouvelle génération de thérapies cellulaires. Des thérapies potentiellement plus sûres, plus rapides à produire, et applicables à d’autres cancers à l’avenir.

Une efficacité démontrée chez des patients sans autre recours

Les résultats portent sur 11 patients traités à Londres, dont huit enfants et trois adultes. Tous atteints de T-ALL en rechute ou réfractaire aux traitements standards. Selon les données, 9 patients sur 11 ont atteint une rémission suffisante pour recevoir une greffe de moelle osseuse. À ce jour, sept d’entre eux sont toujours en rémission, certains depuis plus de trois ans.

Parmi eux, Alyssa Tapley, première patiente traitée en 2022 à l’âge de 13 ans, est aujourd’hui en parfaite santé. Sa leucémie ne répondait ni à la chimiothérapie ni à une première greffe. La thérapie BE-CAR7 a permis d’effacer toute trace de cancer, ouvrant la voie à une seconde greffe réussie. Elle déclare à la BBC : « Même aller à l’école ou apprendre à conduire sont devenus des projets possibles ». Son cas symbolise l’impact de cette thérapie sur la qualité de vie et l’avenir des jeunes patients.

Les effets secondaires constatés ont été jugés tolérables, selon les équipes de GOSH et King’s College Hospital. Les plus fréquents incluaient des épisodes d’aplasie, de syndrome de relargage de cytokines et des infections virales, conséquence d’un système immunitaire temporairement supprimé. Deux patients ont vu leur cancer réapparaître, ayant perdu le marqueur CD7, échappant ainsi à la détection par les cellules modifiées.

Le Dr Deborah Yallop, hématologue à King’s, souligne : « Nous avons observé des réponses impressionnantes face à une leucémie que nous pensions incurable ». Ces résultats, bien qu’obtenus sur un petit échantillon, montrent que la rémission est atteignable même dans les formes les plus agressives. Cela redonne espoir à des patients jusque-là condamnés.

Des perspectives nouvelles, mais des défis majeurs à relever

La thérapie BE-CAR7 ne prétend pas remplacer les traitements existants, ni être un remède universel contre la leucémie T. Elle se positionne comme une solution d’appoint hautement ciblée, destinée aux cas où toutes les autres stratégies ont échoué. Dans cette optique, elle agit comme un « pont thérapeutique ». Il permet aux patients d’atteindre l’étape de la greffe, seule voie vers une guérison durable.

Cependant, les défis restent nombreux. D’un point de vue clinique, le traitement implique un effacement complet du système immunitaire, une hospitalisation longue et un suivi intensif. Après la greffe, les patients restent vulnérables pendant des mois : infections opportunistes, troubles auto-immuns, complications de type graft-versus-host disease, ou rechutes. La rémission ne signifie pas retour immédiat à une vie normale. Le Pr Justin Stebbing (Anglia Ruskin University) rappelle dans un article de The Conversation que les survivants nécessitent une surveillance à vie. Notamment pour la reconstruction du système immunitaire via des vaccinations, et un soutien psychosocial.

D’un point de vue organisationnel, la fabrication de cellules génétiquement modifiées demeure coûteuse et techniquement exigeante. Le modèle « off-the-shelf » facilite l’accès. Mais la généralisation à grande échelle posera des questions de logistique, d’équité et de financement. La GOSH Charity a débloqué plus de 2 millions de livres sterling pour élargir l’accès au traitement à 10 nouveaux patients, mais cela reste un financement ponctuel.

Enfin, cette avancée soulève une question essentielle. Peut-on adapter ce modèle à d’autres cancers ? Les équipes espèrent que le succès de BE-CAR7 pour la T-ALL servira de prototype pour traiter d’autres cancers du sang. Voire certaines tumeurs solides, en adaptant les cibles moléculaires. Cela pourrait transformer la prise en charge de nombreux cancers ultra-résistants, mais exigera de nouveaux essais cliniques rigoureux.

EN BREF

  • En 2025, une équipe de GOSH et UCL développe une thérapie cellulaire pour la leucémie aiguë lymphoblastique à cellules T.
  • La thérapie BE-CAR7 utilise des cellules T modifiées pour cibler les cellules cancéreuses, testée sur 11 patients avec succès.
  • Cette avancée prometteuse pourrait transformer le traitement des cancers résistants, mais nécessite des essais cliniques supplémentaires.


Source : Robert Chiesa, et al., “Universal Base-Edited CAR7 T Cells for T-Cell Acute Lymphoblastic Leukemia”. New England Journal of Medicine, 2025


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