2026-06-09

Souad Bouaoud. Épidémiologiste et spécialiste en médecine préventive au CHU de Sétif : «Un quart des élèves de 11 à 19 ans sont fumeurs»


Quelle est aujourd’hui l’ampleur du tabagisme en Algérie et pourquoi constitue-t-il un problème majeur de santé publique ?

Le tabagisme demeure un véritable problème de santé publique, non seulement en Algérie mais également à l’échelle mondiale. Le tabac tue un fumeur sur deux et il est responsable de plus de 30 maladies liées au tabagisme. Il est impliqué dans près de 30% des cancers, dans 25% des maladies cardiovasculaires et dans 75% des maladies respiratoires. Selon les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé, plus de 1,2 milliard de personnes fument dans le monde et plus de huit millions de décès sont enregistrés chaque année à cause du tabac. En Algérie, la dernière enquête nationale réalisée en 2017 a révélé une prévalence tabagique de 16,5% chez les personnes âgées de 18 à 70 ans, avec une forte prédominance masculine. Les études que nous avons menées montrent que le phénomène touche pratiquement tous les milieux.

En milieu scolaire, un quart des élèves âgés de 11 à 19 ans sont fumeurs, certains ayant commencé avant même l’âge de dix ans. Nous avons également observé des taux importants chez les professionnels de santé, pourtant en première ligne dans le lutte contre le tabagisme. Aussi sans omettre la consommation de tabac non fumé, dont la prévalence avoisine 8%. Un phénomène encore peu étudié mais qui tend à se développer au sein de certaines catégories de la population. Ce sont des chiffres préoccupants qui montrent que le tabagisme reste fortement ancré dans notre société.

Face à cette situation, quelles sont les mesures les plus urgentes à mettre en œuvre ?

La priorité absolue est la prévention. Il faut empêcher la première cigarette, car c’est elle qui constitue la véritable porte d’entrée vers le tabagisme. Lorsqu’un jeune commence à fumer très tôt, le risque de développer une dépendance durable devient beaucoup plus important. C’est pourquoi nous devons renforcer les campagnes de sensibilisation dans les établissements scolaires, les universités, les lieux de travail, mais aussi au sein des familles. La prévention primaire demeure le pilier fondamental de toute stratégie de lutte contre le tabac. Parallèlement, nous disposons d’une législation qu’il faut faire respecter. L’Algérie dispose déjà d’un cadre réglementaire important et a ratifié la Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac. Il faut renforcer les contrôles, notamment concernant la vente de cigarettes aux mineurs, et poursuivre les efforts en matière de fiscalité, car l’augmentation des taxes fait partie des mesures reconnues pour réduire la consommation.


Où en est la prise en charge des fumeurs qui souhaitent arrêter et quel regard portez-vous sur la cigarette électronique ?

C’est un aspect essentiel, d’autant que les enquêtes montrent qu’entre 63 et 75% des fumeurs souhaitent arrêter de fumer. Plusieurs approches thérapeutiques existent aujourd’hui. Il y a d’abord la thérapie cognitivo-comportementale, qui nécessite l’accompagnement de professionnels formés, notamment des psychologues. Il existe également les traitements médicamenteux reposant sur les substituts nicotiniques, tels que les patchs, les gommes ou les inhalateurs. Notre principal problème en Algérie reste l’absence de ces substituts nicotiniques dans les structures de prise en charge, qui sont au nombre de 53. Toutefois, l’annonce de leur introduction prochaine constitue une avancée importante qui devrait permettre de renforcer l’efficacité des consultations d’aide à l’arrêt du tabac déjà mises en place à travers le pays.

Concernant la cigarette électronique, il faut rester prudent.

A l’origine, elle avait été développée comme un outil d’aide au sevrage tabagique. Malheureusement, son utilisation a souvent été détournée de cet objectif, notamment chez les jeunes. Aujourd’hui, elle tend à devenir une porte d’entrée vers le tabagisme plutôt qu’un moyen d’en sortir. A cela s’ajoutent les risques liés aux produits de contrefaçon et à l’ajout de substances dont les effets à long terme restent insuffisamment connus.


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