2026-09-30

Cancer du sein : Les spécialistes plaident pour un parcours de soins coordonné

Cancer du sein : Les spécialistes plaident pour un parcours de soins coordonné

Une biopsie qui «propage» le cancer, une mammographie qui provoquerait la maladie ou encore une chimiothérapie présentée comme plus dangereuse que la tumeur : ces fausses informations médicales qui circulent sur les réseaux sociaux ne sont pas sans conséquences. Elles peuvent nourrir la peur, retarder la consultation et conduire certaines patientes à refuser un diagnostic ou un traitement.

C’est l’un des constats majeurs ressortis de la conférence de presse animée lundi par plusieurs spécialistes à la Maison de la presse Tahar Djaout, à l’occasion de la deuxième édition des journées de sensibilisation et de dépistage précoce du cancer du sein. Organisées par la Maison de la presse Tahar Djaout en coordination avec le site électronique Esseha.dz, les journées, qui se poursuivent jusqu’aujourd’hui, s’adressent aux femmes journalistes ainsi qu’aux travailleuses du secteur de la presse et de la communication. Placée sous le haut patronage des ministres de la Santé et de la Communication, l’initiative vise à renforcer la prévention et à encourager le dépistage précoce, mais aussi à mettre à la disposition des professionnelles des médias « une information médicale fiable sur la maladie et sa prise en charge ».

Lors de cette rencontre, Dr Amina Abdelouahab, sénologue, a mis en garde contre le poids de la désinformation dans le parcours des patientes. Certaines d’entre elles arrivent à l’hôpital après avoir renoncé à consulter ou à suivre un traitement recommandé, exposées à des contenus erronés véhiculés sur les réseaux sociaux, mais également relayés dans l’entourage familial et proche des patientes. A ce titre le retard peut alors être considérable, avec des admissions à des stades avancés, voire palliatifs ou terminaux.

Parmi les intox les plus répandues figure celle qui attribue à la biopsie la capacité de « réveiller » ou de propager la tumeur. La spécialiste rappelle que cet examen est au contraire indispensable pour confirmer le diagnostic, déterminer précisément le type biologique du cancer et orienter le traitement. Même confusion autour de la mammographie, accusée à tort par certains contenus de provoquer un cancer en raison des rayonnements utilisés. Les médecins ont rappelé son importance dans le dépistage de la maladie.

La chimiothérapie n’échappe pas non plus à cette désinformation. Des vidéos diffusées en ligne insistent sur ses effets indésirables pour la présenter comme un traitement qui « tue plus que le cancer». Si les traitements peuvent provoquer des effets secondaires parfois importants, les spécialistes ont souligné que « les protocoles ont évolué et que leur efficacité est évaluée sur la base des données cliniques et des essais scientifiques ». Pour les oncologues, le risque est surtout de voir des patientes renoncer à des traitements susceptibles d’améliorer leur prise en charge.

La peur de savoir

La désinformation n’est toutefois pas le seul obstacle au diagnostic précoce. La peur de découvrir la maladie éloigne encore certaines femmes des structures de santé. Pr Fatma Sghier, cheffe du service d’oncologie à l’hôpital de Sidi Ghiles, a insisté sur la nécessité de multiplier les actions d’information afin d’encourager les femmes à effectuer les examens de dépistage et à consulter avant l’apparition de symptômes inquiétants.

Néanmoins les spécialistes disent avoir constaté une évolution. Le Pr Noureddine Benzidane, chef de service de chirurgie générale à l’hôpital de Kouba, relève les progrès réalisés ces dernières années. «Il y a vingt ans, les patientes arrivaient dans nos structures avec des cancers très avancés, avec des seins qui saignaient. Il faut le dire aujourd’hui nous avons de moins en moins ce genre de cas», a-t-il indiqué. Pour autant, le dépistage ne constitue que la première étape. Une fois la maladie identifiée, c’est l’ensemble du parcours qui doit être fluidifié, du diagnostic au traitement, en passant par les examens complémentaires et les différentes interventions spécialisées. Les médecins ont ainsi insisté sur la nécessité d’éviter les ruptures de prise en charge et de réduire les délais entre les différentes étapes. Dr Abdelouahab a notamment souligné l’intérêt d’un dossier médical partagé, qui permettrait aux différents professionnels intervenant auprès d’une même patiente de disposer des informations nécessaires sur l’évolution de sa maladie. Elle a également appelé à renforcer le dépistage de proximité.

Plaidoyer pour un centre de référence

La question de l’organisation des soins a occupé une place importante dans les débats. Pr Benzidane plaide pour la création d’un centre de référence en sénologie, destiné à regrouper les compétences médicales, les moyens techniques et les formateurs nécessaires à une prise en charge spécialisée des pathologies mammaires. Une telle structure permettrait, selon lui, de réunir dans un même cadre les professionnels intervenant aux différentes étapes du parcours de soins et de favoriser la transmission des savoirs et des pratiques spécialisées.

Le spécialiste y voit un moyen de renforcer l’expertise nationale et de placer la patiente au centre de la décision thérapeutique. Une proposition soutenue par le Pr Lounès Benghanem, chef de service de gynécologie au CHU Mustapha-Pacha. La création d’un centre de référence répondrait, selon lui, à une attente largement partagée par les spécialistes en sénologie et permettrait de concentrer l’expertise et de développer la prise en charge des patientes. Aussi Cette organisation doit permettre de mieux articuler les décisions thérapeutiques. Pr Hamida Guendouz, spécialiste en chirurgie mammaire et oncologique à l’EPH Djilali-Rahmouni d’El Biar, a expliqué que le choix entre une chirurgie conservatrice et une mastectomie ne relève pas d’une décision automatique. Il repose sur une évaluation médicale complète, notamment à partir des résultats de la mammographie et, selon les indications, de l’IRM. Dans certaines situations, cette décision nécessite une concertation entre plusieurs spécialistes.

Les réunions de concertation pluridisciplinaire (RCP), regroupant notamment médecins, chirurgiens, gynécologues et spécialistes de la chirurgie reconstructrice, permettent d’examiner chaque dossier dans sa globalité et d’adapter la stratégie thérapeutique aux particularités de la patiente. La prise en charge ne saurait cependant se limiter à la dimension médicale de la maladie. Dr Keltoum Messahli, cheffe du service de médecine légale au CHU de Blida, a insisté sur la nécessité de considérer la patiente dans sa globalité, en tenant compte de ses dimensions psychologique, sociale et éthique. Elle a également rappelé l’importance du consentement libre et éclairé.

La patiente doit recevoir une information claire et complète sur son diagnostic, le traitement proposé, ses bénéfices attendus, ses risques éventuels et les alternatives possibles. Elle doit ainsi pouvoir prendre part aux décisions qui concernent sa santé. Au-delà du traitement, les spécialistes appellent donc à agir sur l’ensemble de la chaîne : informer pour combattre les intox médicales, dépister plus tôt, raccourcir les délais, mieux coordonner les intervenants et renforcer les structures spécialisées. Le cancer du sein demeure le cancer le plus fréquent chez la femme en Algérie, avec plus de 15 000 nouveaux cas enregistrés chaque année.

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